Par Hugues Viau

Pêcheries Norref Québec

Pour 15 minutes de gloire

Dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité. »

— Andy Warhol, Artiste américain multidisciplinaire

Célébrité mondiale ? Peut-être pas… À quelques exceptions près, rares sont les chefs québécois pouvant prétendre à une telle renommée. Il est cependant indéniable que les métiers de chef, de cuisinier et de pâtissier jouissent d’une exposition médiatique pratiquement sans égal. Cette popularité, somme toute relativement nouvelle, n’est cependant pas sans conséquences. Que ce soit les jeunes attirés par le faux glamour de cette profession, ou le grand public désireux de travailler avec les mêmes produits que les chefs, les répercussions de cet intérêt monstre pour les métiers dit de bouche sont immenses.1

Vanitas vanitatis, tout est vanité
J’ai la chance de travailler avec un chef de formation. Un vrai. Diplômé de l’ITHQ et tout. Il a travaillé à l’une des grandes tables du Québec, Le Manoir des Érables, au sein de la brigade d’un des plus grands chefs que le Québec ait connu, monsieur Renaud Cyr. Un passionné de cuisine qui s’est dirigé en vente pour pouvoir passer plus de temps de qualité auprès de la plus grande passion de sa vie : ses deux filles. C’est littéralement un maniaque de bouffe. Il a eu la chance, récemment, de rencontrer un chef étoilé Michelin et en était sincèrement ému. Un peu comme s’il avait rencontré Bono. Ce long préambule pour vous expliquer tout le respect qu’il porte au métier de chef. Il sait les sacrifices que ça demande, les heures qu’il faut investir et le travail démesuré à accomplir quotidiennement.

Nous discutions donc il y a quelque temps, et il me racontait qu’un jeune chef venait tout juste de l’appeler. À la fin de leur conversation, mon ami a souhaité bonne chance au jeunehomme, ainsi qu’une longue et brillante carrière dans son nouvel établissement. Le jeune chef lui répond du tac au tac : « Tu sais, moi, je suis ici juste pour me faire un nom, mais ça me tente pas de faire ça toute ma vie. Moi, ce que je veux, c’est faire de l’argent et avoir mon show de télévision… »

Mon ami me racontait l’anecdote le regard teinté de désarroi, avec un peu de colère, mais surtout, beaucoup de déception. Effet pervers de la télévision, me direz-vous ? Ce que trop de jeunes chefs ne semblent pas réaliser, c’est que lorsqu’ils voient à la télé un Daniel Vézina, un Normand Laprise, un Laurent Godbout, un Jean-Luc Boulay… eh bien ce sont là les tops des tops ! C’est une accumulation d’années d’effort, de perfectionnement, et même un brin de génie, qui les a amenés là où ils sont. Même chose du côté des plus jeunes ; les Marc-André Jetté, Chuck Hughes et autres Patrice Demers, ce sont des êtres d’exception !

Quand vient le temps de combiner popularité, au sens primaire du mot, et cuisine, c’est peu d’appelés, et encore moins d’élus ! Tous ces chefs partagent une chose : ils sont médiatisés parce qu’ils sont dominants dans ce qu’ils font. Pas cuisiniers hors pairs parce qu’ils ont une tribune médiatique. Le succès passe par le travail. Le métier de chef c’est dur, épuisant et souvent ingrat. La télévision envoie une image idéalisée de la profession. C’est peut-être ce qui explique pourquoi tant de jeunes chefs décrochent du métier après quelques années, voire quelques mois. Désillusionnés…

Les portevoix de la nouveauté
Autre des conséquences de l’explosion de la popularité de ces métiers, c’est la démocratisation des différents produits utilisés par ces derniers. En effet, autant certains produits étaient auparavant chasse gardée des professionnels, autant maintenant, avec la vulgarisation des différentes recettes et techniques par le truchement des médias (en particulier de la télévision), le grand public peut, et veut savoir ! Être dans le secret des dieux…

Lorsque Les Chefs cuisinent la Mactre de Stimson le lundi, le téléphone ne dérougit pas le mardi de la part des différents commerces de détail qui veulent savoir si le produit est disponible, afin de répondre à la demande de leur clientèle.

Il y a quelques années, si vous mentionniez Thermomix, cuisine moléculaire ou cuisson sous vide à l’une de vos connaissances, les chances que cette dernière vous regarde comme si vous veniez de débarquer d’une soucoupe volante étaient assez élevées. Ces éléments sont maintenant relativement communs. Les gens sont plus éduqués, plus intéressés et plus curieux face à la cuisine. Ils sont désireux de faire comme les pros, parce que ça semble tellement plus facile (et meilleur) à la télévision. Qui plus est, un concept cher à une grande majorité de chefs : l’utilisation des produits d’ici, a fait son chemin auprès des spectateurs. Les chefs ont profité de la tribune dont ils bénéficiaient pour passer leur message, et ça a fonctionné. Les chefs servent bien les médias, et les médias le leur rendent bien.

Si la table est servie, pourquoi jeuner ?
C’est assurément pour la première fois de son histoire que ce domaine est aussi présent dans le quotidien des gens. Que ce soit via la télévision, les médias écrits ou sur le web. Toutefois, comme l’indiquait Martin Picard, les gens consomment des émissions de télévision ou des magazines portant sur la gastronomie parce que c’est ce qui leur est offert. Mais est-ce un intérêt passager ? Les médias, de par leur offre abondante, créent-ils une demande factice ? Seul le temps le dira. Mais, en attendant, il fait bon voir qu’un métier, qui n’a été que très rarement reconnu à sa juste valeur, profite au maximum de ses 15 minutes de gloire.

1 Digression : Je n’ai pas l’habitude d’intégrer des épisodes personnels à cette chronique. En effet, la tribune que m’offre le Potaufeu requiert de moi une certaine réserve puisque, dans celle-ci, je m’exprime en tant que représentant des partenaires économiques. Cependant, j’ai beau cherché, je ne trouve pas meilleure anecdote que celle relatée ici et pouvant illustrer mon propos de façon aussi éloquente.